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 Fiefs et vassalités

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urbs

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Date d'inscription : 02/01/2006

MessageSujet: Fiefs et vassalités   Lun 17 Avr 2006 - 16:34

Le château fort


La garnison
La féodalité à cheval sur les principes

L'hommage et l'adoubement sont les deux plus importantes cérémonies régissant les relations entre le seigneur et son vassal. Elles impliquent des obligations de réciprocité. Gare à qui ne les assume pas !

Par Claude Gauvard, membre de l'Institut universitaire de France


Le château est un centre de commandements issus du pouvoir public, qui consistent à ordonner, contraindre et punir. Le châtelain peut imposer des amendes ou des punitions corporelles. Les fourches patibulaires marquent d'ailleurs les limites de la châtellenie et le seigneur, même si la peine de mort est rare, affirme ainsi un pouvoir fondé sur la violence, la crainte et la colère. Il l'exerce sur tous ceux qui habitent dans la zone d'influence du château. Les paysans ou manants, libres ou non libres, qu'ils tiennent ou non leur terre du châtelain, deviennent « ses » hommes ou « hommes de pôté », c'est-à-dire ceux qui sont soumis à son pouvoir.

Au cours du XIe siècle, les châteaux se multiplient et la militarisation de la société s'affirme. La guerre n'est plus comme à l'époque carolingienne, le fait de tous les hommes libres, elle est réservée à une élite de la société qui gravite autour des châtelains. Pour désigner cette élite, les textes emploient alors le mot latin miles , chevalier. Ce sont les guerriers du château. Le terme se répand à un rythme différent selon les régions. Il apparaît vers 970 dans le Mâconnais, étudié par Georges Duby, mais seulement au milieu du XIe siècle en Catalogne, d'après les travaux de Pierre Bonnassie. S'agit-il d'un effet de la documentation, au moment où commencent à se multiplier les chartes conservées dans les monastères, ou bien de l'émergence d'une nouvelle classe sociale redoutée pour sa violence, comme tendent à le faire penser ces mêmes établissements ecclésiastiques qui craignent que leurs biens soient pillés ? Difficile de trancher.

Il semble que le sens du mot chevalier a évolué. A l'origine, il s'agit d'un soldat de métier, combattant à cheval, en général libre, sauf dans l'Empire, et héritier par conséquent de la cavalerie carolingienne. Il vit dans l'entourage du châtelain dont il constitue la troupe et agit comme un homme de main, stipendié et nourri. A quel moment s'est-il distingué par son genre de vie pour appartenir désormais à un groupe socioprofessionnel ? Est-ce au moment où s'est développée la vassalité qui en a fait le bénéficiaire de fiefs concédés par le châtelain ou est-ce parce qu'il disposait lui-même d'une certaine fortune ? Là encore, les historiens discutent du moment et de l'ampleur du phénomène. Mais, devenu lui-même maître d'une seigneurie, le chevalier peut effectivement s'établir et construire un lignage, tout en remplissant ses obligations militaires et tenir son rang. L'armement chevaleresque suit cette évolution et ses progrès se répandent lentement. Il tend à se compliquer et surtout à s'alourdir (lire page 64) . Cet équipement coûte cher. Pour acquérir une cotte de mailles et un cheval, il faut l'équivalent financier de cinq ou six vaches, soit une petite tenure paysanne. A ces frais s'ajoute l'entraînement au métier des armes. Il convient de faire preuve de force physique et d'adresse, et il faut avoir suffisamment de temps disponible pour s'exercer aux jeux de la quintaine et participer aux tournois. Ces préparatifs sont aussi violents et contraignants que la guerre. En Mâconnais, il est impossible de devenir chevalier si l'on ne détient pas l'équivalent d'une seigneurie qui compte une réserve de 10 à 15 hectares et une dizaine de tenures. Il faut par conséquent soit les posséder en toute propriété, donc appartenir à l'aristocratie moyenne, soit être nourri par un seigneur plus puissant, soit encore recevoir ces revenus en fief. Tous les seigneurs terriens ne peuvent donc pas devenir chevaliers. En revanche, le groupe des chevaliers constitue un milieu social plus étendu que celui des châtelains et ne se limite pas à la campagne. De nombreux chevaliers vivent en ville, et ils peuvent en garder les murailles et les tours.

Ces conditions ne sont cependant pas suffisantes pour devenir chevalier. Il faut absolument être adoubé, c'est-à-dire avoir subi un certain nombre de rites d'initiation qui se succèdent de façon solennelle. La cérémonie de l'adoubement est mal connue car son rituel a évolué pour être de plus en plus encadré par l'Eglise. A un âge variable, mais rarement avant 15 ans, le jeune aristocrate est armé chevalier après avoir fait ses preuves. Son parrain, en général le châtelain qui l'héberge ou un chevalier déjà âgé, lui donne un coup symbolique du plat de la main sur l'épaule ou sur la nuque. Cette colée doit lui insuffler une force vive. Le jeune chevalier reçoit alors ses armes, son épée, son écu, ses éperons et un destrier. Il peut ensuite se livrer à un galop d'essai et prouver son adresse à la quintaine - en prenant son élan, il doit transpercer ou abattre la quintaine, sorte de mannequin, protégé par un bouclier, et fixé à un pieu.

Peu à peu, cette cérémonie est précédée d'une veillée de prières, de bains rituels de purification et elle se déroule de préférence à la Pentecôte, en harmonie avec la fête de l'Esprit Saint. La cérémonie se transforme alors en un spectacle quasi liturgique et a lieu en public. L'adoubeur est un personnage de très haut rang, roi, prince ou seigneur, et la colée se fait non plus avec la main mais avec le plat de l'épée, s'accompagnant de la formule rituelle : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier. » Ainsi, Chrétien de Troyes décrit l'adoubement comme une véritable entrée en religion : lors de l'adoubement de Perceval, son adoubeur, Gornement, « lui ceint l'épée et le baise, puis déclare qu'avec l'épée il lui a donné le plus haut ordre que Dieu ait établi et commandé, c'est l'ordre de chevalerie, qui doit être sans aucune bassesse ».

Dès le XIIe siècle, la littérature romanesque a aussi valorisé les qualités chevaleresques en les rattachant à des récits antiques (Roman de Thèbes ou Roman d'Alexandre) ou à la « matière de Bretagne » et aux exploits du roi Arthur, dont les chevaliers partent en quête du Graal. A partir du XIIIe siècle, les rois de France donnent l'exemple du chevalier parfait, tel Saint Louis (1226-1270) partant à la croisade, et ils font adouber leurs fils à Paris au cours de grandes fêtes.

Les chevaliers appartiennent-ils à la noblesse ? Il est difficile, là aussi, de répondre. A l'origine, la chevalerie ne se confond pas avec celle-ci et les chevaliers ne semblent pas appartenir à la vieille noblesse carolingienne. Mais au cours des XIIe et XIIIe siècles, se disent nobles tous ceux qui peuvent mener un train de vie noble, arguer d'une bonne renommée acquise en particulier à la guerre et se rapporter à un ancêtre qui s'est installé dans une seigneurie et l'a ensuite transmise à ses héritiers. L'installation des chevaliers dans un fief ou leur mariage avec une riche héritière est essentielle pour fonder leur noblesse.

En même temps, les chevaliers imposent à l'ensemble de l'aristocratie les valeurs qu'ils défendent et en font des signes de noblesse. A la prouesse, à la vaillance et à la fidélité, ils ajoutent des valeurs morales et religieuses qui magnifient la largesse, la bonté, la courtoisie et la foi chrétienne. L'honneur consiste à défendre les dames et l'Eglise, la veuve et l'orphelin, les opprimés de toute sorte, et surtout de reconquérir Jérusalem. Dès la fin du XIe siècle, le pape Urbain II prêchant la première croisade puis saint Bernard à Vézelay, lors de la deuxième croisade en 1148, transforment le chevalier en miles Christi , en chevalier du Christ, défenseur de toutes les vertus chrétiennes, et surtout de la foi contre l'Infidèle.

A ces qualités s'ajoutent la beauté du corps, la blancheur de la peau qui font du chevalier un idéal que magnifie leur représentation au tympan des cathédrales, comme à Bamberg, en Allemagne. Cet ensemble de qualités est réservé à une élite qui, au fil du temps, a tendance à se fermer. Le chevalier s'oppose désormais au rustre, mais aussi à l'écuyer, jeune aristocrate qui n'a pas encore été adoubé, certains ne l'étant jamais, et à plus forte raison au sergent d'armes, qui se contente, monté ou non, de servir le chevalier.
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urbs

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MessageSujet: Re: Fiefs et vassalités   Lun 17 Avr 2006 - 16:35

Entre le XIe et le XIIIe siècle, l'aristocratie militaire domine la société civile. Les châtelains ou chevaliers qui la composent sont unis par des liens personnels et par des liens réels qui instituent entre eux des hiérarchies, créent des solidarités, et permettent la répartition des biens.

Les liens personnels se soudent au cours d'une cérémonie, l'hommage, qui crée la vassalité entre deux hommes. Devant des témoins rassemblés en général à la cour du château seigneurial, le personnage le plus puissant, le seigneur, accepte qu'un autre homme devienne son vassal. Cet engagement se déroule selon un rituel qui est scrupuleusement suivi pour que la foi jurée soit efficace. Les paroles s'y mêlent aux gestes.

Le vassal peut commencer par s'agenouiller devant son seigneur, en signe de soumission. Puis il fait acte de volonté, ce qui marque la liberté de son engagement. Au seigneur qui lui demande : « Veux-tu être mon homme sans réserve ? » ; il répond : « Je le veux. » La cérémonie se poursuit par des gestes d'échange qui estompent l'inégalité entre les deux hommes. Le vassal place ses mains jointes dans celles de son seigneur qui ensuite le relève. Puis les deux hommes peuvent s'allier par un baiser sur la bouche, avec ou sans échange de salive, ou par un baiser sur la main ou tout autre objet symbolique. Le vassal est devenu, comme le disent les textes médiévaux, « l'homme de mains et de bouche » de son seigneur.

Seigneur et vassal sont alors publiquement solidaires, se disent « amis » et les liens qui les unissent sont aussi forts que ceux des parents par le sang ou par l'alliance. Suit le serment par lequel le vassal engage sa foi en jurant : « Je promets en ma foi d'être fidèle. » Il prête serment debout, la main posée sur un objet sacré, Livres saints, autel, reliquaires, etc. Seul le vassal prête serment, mais les documents normatifs du XIIIe siècle insistent sur la réciprocité de la foi. Il s'agit là de la phase la plus égalitaire du rituel qui répond au baiser. Le vassal est donc devenu le fidèle du seigneur en même temps que son parent. Celui qui rompt cet engagement peut et doit être déclaré félon, c'est-à-dire traître.

Le vassal et le seigneur sont tenus l'un envers l'autre à certaines obligations. Le vassal sert son seigneur à la guerre, dans des expéditions militaires que sont l'ost et la chevauchée, comme dans la garde du château. Il doit aussi à son seigneur le conseil, chaque fois que celui-ci le sollicite. Il l'aide également à rendre la justice. Enfin, il peuple sa cour.

De son côté, le seigneur promet de protéger son vassal. Il doit lui porter secours s'il est attaqué. Il lui donne aussi de quoi assurer les devoirs auxquels il le soumet. C'est la raison pour laquelle il peut le faire entrer dans sa familiarité ou domesticité en l'entretenant auprès de lui dans son château, mais le plus souvent il lui confie un bien, le fief, que le vassal conserve en principe toute sa vie. Ce fief est un ensemble de biens qui peuvent être situés à la campagne mais aussi en ville, sous forme de châteaux ou de maisons fortes, d'exploitations paysannes, de terres, de droits divers, droits de justice, péages, banalités, etc. Il s'agit là de seigneuries ou de fragments de seigneuries qui sont détachés des biens du seigneur pour être donnés au vassal. Il faut attendre le XIIIe siècle pour que le fief puisse être constitué d'une somme d'argent sous la forme du fief de bourse.

La remise de ces biens se fait lors d'une seconde cérémonie rituelle, l'investiture du fief, qui suit celle de l'hommage. Le seigneur remet à son vassal un objet symbolique sous la forme d'une motte de terre, d'un bâton ou verge, d'un fétu de paille, d'une crosse s'il s'agit d'un fief accordé à un évêque ou à un abbé, ou encore d'un simple anneau ou d'une paire de gants, objets qui figurent le rang social du seigneur et le contenu du contre-don que transfère le seigneur au vassal en échange du don de sa personne.

Le fief sert d'assise aux services que doit le vassal. On parle d'ailleurs de « fief de chevalerie » si le vassal rend les devoirs militaires d'un chevalier, ce qui suppose des revenus suffisants pour entretenir le cavalier et sa monture. S'il y a changement de seigneur, son héritier procède à une nouvelle cérémonie ou du moins à l'aveu et au dénombrement de ses fiefs.

En principe le vassal n'a pas le droit d'altérer son fief en le vendant ou en le démembrant. Au cas où il n'exécute pas ses obligations, le seigneur a le droit de confisquer les biens qu'il a concédés. La commise du fief accompagne la poursuite de la félonie. La partie lésée doit jeter le fétu ou plus couramment défier publiquement celui des deux, seigneur ou vassal, qui a trahi le contrat.

C'est ainsi que, dans la Geste de Raoul de Cambrai, Bernier en vient à défier Raoul son seigneur, dont le comportement n'est plus conforme au code tacite de la féodalité. Il le fait non sans angoisse car, dit-il, « Raoul, mon seigneur, est plus félon que Judas, mais il est mon seigneur ». Il finit cependant par rompre en lui disant : « J'étais jusqu'ici à votre service, mais vous m'avez trop mal récompensé : vous avez brûlé vive ma mère et vous m'avez moi-même si violemment frappé que mon sang vermeil a jailli. » Suit le geste de défi : « Alors il arrache de dessous les mailles de son haubert, trois poils de son vêtement d'hermine et les lance à la face de Raoul, puis lui dit : "Raoul, je vous défie ! Ne prétendez pas que je vous ai pris en traître." » Comme l'hommage et l'investiture, la rupture donne lieu à un rituel qui se passe en public ; elle débouche souvent sur des guerres féodales plus que sur des sanctions judiciaires.

La féodalité sert donc à lier les chevaliers à leurs châtelains, l'aristocratie inférieure à la supérieure, et constitue un moyen pour les chevaliers de s'intégrer à la société aristocratique. Elle favorise également la circulation des biens au sein de cette aristocratie.

En instituant cette hiérarchie, la féodalité semble générer l'ordre. A partir du XIIe siècle, la rédaction du droit féodal donne l'idée d'un système rigide. Dans la pratique, les rapports féodo-vassaliques sont complexes. Certains chevaliers ont longtemps possédé des biens en pleine propriété à côté de leurs fiefs, et sont plus riches que ne le laisserait penser leur simple fief. A l'inverse, des châtelains sont obligés d'aliéner une partie de leur domaine et de leurs droits pour les concéder en fief, ce qui est une source d'appauvrissement et de dislocation des pouvoirs châtelains. Surtout, un même homme peut être le vassal de plusieurs seigneurs, ce qui lui permet d'avoir plusieurs fiefs. Des conflits peuvent naître si les différents seigneurs se font la guerre.

Dès le début du XIe siècle, des théoriciens affirment que l'un des seigneurs doit prédominer, en général le plus important, roi ou comte. La notion de ligesse apparaît ainsi en Vendômois dès le milieu du XIe siècle. L'homme lige se déclare « libre » de tous les autres engagements pour servir ce seigneur lige de façon prioritaire. Mais, si la ligesse se répand effectivement au cours du XIe siècle, elle n'est guère appliquée.

Au même moment, le fief devient héréditaire et il entre dans le patrimoine du vassal. L'hommage subsiste à chaque changement de vassal, mais le seigneur ne choisit plus son « homme ». Il reçoit en compensation un droit de relief, autrement dit un droit de mutation qui lui permet de « relever » le fief.

L'idée qu'il existe une hiérarchie féodale qui créerait une sorte de pyramide depuis les arrière-vassaux jusqu'au roi de France est donc une vue de l'esprit imaginée par les clercs. Suger, conseiller de Louis VII et abbé de Saint-Denis, l'a rêvée pour faire en sorte que l'ordre terrestre se calque sur l'ordre céleste, toute lumière venant de Dieu et se propageant verticalement du plus fort vers le plus faible.

Il ne faut cependant pas négliger les effets politiques de la féodalité. L'une des grandes forces du roi Philippe Auguste (1180-1223) contre Jean sans Terre est justement d'avoir fait jouer tous les principes du droit féodal avec efficacité : en avril 1202, après avoir obtenu que Jean lui prête hommage pour ses terres continentales en échange de son titre de roi d'Angleterre, il le condamne en prononçant la commise de ses fiefs situés dans le royaume de France. En effet, Jean sans Terre avait épousé Isabelle, fille du comte d'Angoulême, alors qu'elle était fiancée à Hugues de Lusignan, son propre vassal. Ce dernier, offensé, décide de faire appel au roi de France comme à son seigneur hiérarchiquement supérieur. La conquête de la Normandie peut alors commencer.

Quant à Saint Louis, il est très attaché à l'exercice du droit féodal. C'est la raison pour laquelle, en 1259, face à Henri III d'Angleterre, il négocie le traité de Paris et accorde de nombreux fiefs et une forte somme d'argent au souverain anglais en échange de son hommage lige. A ses conseillers, en particulier Joinville, qui lui reprochent d'avoir accepté des clauses trop favorables au roi d'Angleterre alors qu'il est en position de force, Saint Louis répond : « Il me semble que ce que je lui donne, je l'emploie bien, car il n'était pas mon homme, et il entre dans mon hommage. » La paix entre les enfants des deux rois, cousins germains, aurait dû en sortir renforcée. Mais l'hommage lige que refusent de prêter les successeurs d'Henri III d'Angleterre, Edouard II et Edouard III, devient un siècle plus tard l'une des causes de la guerre de Cent Ans.

Tous, seigneurs et vassaux cherchent à préserver l'inaliénabilité du fief. Des stratégies familiales sont mises en place pour contourner le droit romain et la tradition franque qui prévoient le partage égal des biens entre les enfants, filles et garçons. En France du Nord et en Angleterre, l'avantage est donné à l'aîné qui hérite de son père l'essentiel des biens, mais n'en prend possession qu'à la mort du père. Les filles sont dotées et si possible mariées. Les cadets sont réservés à l'Eglise ou reçoivent des biens annexes, en général des terres venant de leur mère ou des rentes, afin de faire taire les jalousies fraternelles et de ne pas écorner le patrimoine familial. Dans le Midi, le partage égal entre les enfants subsiste, mais il est fortement corrigé par les pratiques testamentaires.

Le chevalier ne se marie souvent qu'au moment où il peut s'installer. Il reste donc « jeune » pendant longtemps. Après son adoubement, qui est l'événement le plus important de sa vie, le seul d'ailleurs qu'il est capable de dater avec précision, le chevalier embrasse une vie d'errance pendant laquelle, avec sa classe d'âge, il court de tournoi en tournoi, se rend à partir du XIIIe siècle jusqu'en Prusse pour chasser les bêtes à fourrure des grandes plaines glacées du Nord et s'asseoir à la table ronde du château de Marienburg, que tiennent les chevaliers Teutoniques. Le voici donc avec ses compagnons en quête de renommée sur les traces d'Arthur et de ses compagnons, pour que leurs exploits soient chantés de cour en cour.

Le système féodo-vassalique, fondé sur le don de soi et le contre-don des biens, s'inscrit dans un code de l'honneur qui structure les rapports aristocratiques et régit leurs solidarités et inimitiés. Le château peut ainsi devenir un centre d'où émane l'honneur des puissants qui partagent les richesses, les joies de la guerre, des tournois et de la chasse, ainsi que les banquets. La largesse y est reine. Sur cette renommée se construisent les alliances dont les mariages avec de riches héritières constituent, pour les chevaliers, un autre moyen d'acquérir des biens.

La Chanson de Guillaume le Maréchal raconte comment celui que Philippe Auguste, son ennemi, a qualifié de « meilleur chevalier du monde » a lui-même vécu cette expérience au XIIe siècle. Cadet d'une famille aristocratique d'Angleterre, il est placé en Normandie, au château du sire de Tancarville, son oncle, où il est fait chevalier à 20 ans. A peine la cérémonie accomplie, il quitte le château pour « tourner par la terre », c'est-à-dire tournoyer et « quérir son prix », à la fois gloire et argent. Son renom lui vaut de solides inimitiés, celle des « jaloux », mais il lui permet aussi d'être « retenu » par les puissants au service desquels il met ses armes, en particulier Henri II Plantagenêt et son fils, Henri le Jeune.

A terme, il est récompensé car il reçoit de son roi terre et pucelle. En épousant l'une des plus riches héritières d'Angleterre, il quitte la jeunesse et l'errance : il a plus de quarante ans, elle, dix-sept. Ainsi se fonde une lignée qui trouve en Dieu sa justification, car l'un des premiers actes du nouveau seigneur est de faire construire une collégiale et sa chapelle castrale. A leur tour, ses vassaux viennent lui prêter hommage et lui donner aide et conseil, tandis qu'il « nourrit », entretient et éduque de futurs chevaliers que lui-même adoube. L'argent est indispensable pour faire du château un lieu de largesse qui sert à perpétuer l'aristocratie et à honorer Dieu.



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Claude Gauvard a codirigé, avec Alain de Libera et Michel Zinc, l'imposant Dictionnaire du Moyen Age (1 790 entrées, 1 600 pages), paru en 2002 aux Presses universitaires de France. Elle est professeur à Paris-I Panthéon-Sorbonne.
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Comprendre

Tenure
Terre agricole concédée par le seigneur, en échange de services ou de redevances.
Manant
Habitant d'une ville ou d'un village.
Ost
Service militaire dû par le vassal, à ses frais. Sa durée est illimitée, contrairement à la chevauchée qui ne dépasse pas quarante jours.
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